« Ordonnances : le basculement de FO peut-il changer la donne ? »

Nous reproduisons ici un article paru sur le site de Regards.fr par Thomas Clerget, qui fait le point sur la situation des organisations syndicales face à la loi travail XXL et analyse la nouvelle donne induite par le changement de cap de certaines centrales. Cet article est disponible à l’adresse suivante : http://www.regards.fr/web/article/ordonnances-le-basculement-de-fo-peut-il-changer-la-donne.

 

 

S’il n’implique pas automatiquement une montée en puissance de la mobilisation, le durcissement de la ligne de plusieurs syndicats peut affaiblir le gouvernement à l’approche des prochaines échéances.

Après plusieurs semaines de tensions internes, Jean-Claude Mailly et la direction de Force ouvrière (FO) ont finalement été mis en minorité sur les ordonnances. Vendredi 29 septembre, le comité confédéral national, l’instance qui regroupe l’ensemble des unions départementales et des fédérations du syndicat, a voté à une « quasi-unanimité » (123 votes pour et 20 abstentions) une résolution « contre les ordonnances », exigeant l’organisation d’une journée de mobilisation interprofessionnelle avant leur ratification par le Parlement, ce que son secrétaire national avait toujours refusé jusqu’ici.

Les conditions sont-elles désormais réunies pour qu’un cadre d’action intersyndical se mette en place ? La CGT et Solidaires ont des raisons d’espérer un élargissement de la mobilisation. En un mois, la CFDT est passée de la « déception » – à la découverte des textes définitifs – à une franche exaspération, manifestée par une déclaration du bureau national le jour de la signature des ordonnances : « Ces textes font la part trop belle aux poncifs libéraux et aux revendications patronales sur la flexibilité. (…). La réforme est déséquilibrée et sécurise davantage les employeurs que les salariés ».

Un « dialogue social » dégradé

La CFE-CGC (cadres), qui avait exprimé son rejet de la loi El-Khomri sans participer à la mobilisation, adopte également un ton plus offensif, dénonçant « un recul sans précédent qui n’aura aucun impact positif sur l’emploi et l’économie ». Le syndicat ajoute : « Refusant de rester passive sauf à se sentir complice de la dégradation de la situation, la CFE-CGC appelle à un mouvement unitaire et invite l’ensemble des centrales syndicales à réagir selon des modalités dont elles définiront ensemble la nature et la date ».

La CGT, la CFDT, FO et la CGC, soit les quatre plus importants syndicats « représentatifs », ont donc marqué leur désaccord avec le contenu des ordonnances. En termes de qualité du « dialogue social », pourtant présenté comme l’alpha et l’oméga de la politique gouvernementale, on repassera. Pour autant, les syndicats peuvent-ils encore pousser l’exécutif à faire machine arrière ? Ces derniers sont conviés à l’Élysée le 12 octobre, vraisemblablement… pour évoquer le calendrier des prochaines réformes. Histoire, aussi, de faire passer un message : la séquence des ordonnances est bel et bien terminée.

En menant au pas de charge l’une des plus importantes réformes du code du travail depuis 1945, l’exécutif a pris les syndicats de court. Mais à l’image de la CFDT, et maintenant de la direction de FO, ces derniers semblent progressivement prendre la mesure de l’ampleur des reculs, à mesure que les textes sont décortiqués – et que les bases syndicales font pression. « Nous avons eu le tort d’avoir raison trop tôt, sourit le secrétaire confédéral de la CGT Fabrice Angéi. Mais les positions évoluent. Aucune revendication des salariés n’a été satisfaite. Redonner un élan à la mobilisation est donc possible. »

Construire l’articulation les luttes

Du côté de Solidaires, qui a très tôt emboîté le pas de la CGT en appelant à la grève et à manifester [1], on se montre également optimiste. Dans un premier temps, le syndicat entend contribuer à agréger les secteurs public et privé autour de la journée de mobilisation du 10 octobre, qui est à l’origine appelée par l’intégralité des syndicats du public. Au-delà, « nous pensons qu’il faut installer un « front unitaire » des forces syndicales, associatives et politiques », insiste Solidaires dans une lettre adressée « à l’ensemble des composantes du mouvement social ».

Selon la CGT, qui veut tirer les leçons du mouvement de 2016, tout l’enjeu consiste à articuler les revendications professionnelles – celles des routiers, des raffineries, des cheminots, des dockers… – avec un calendrier plus global (telle que la mobilisation contre les ordonnances). Les routiers, face aux risques que fait peser la réforme sur leurs primes, viendront mettre leur grain de sel durant la journée du 10 octobre. Les cheminots pourraient aussi être de la partie. Comme en 2016, le gouvernement va tenter de désamorcer, c’est à dire de lâcher du lest, secteur par secteur.

« La dynamique est en train de s’interprofessionnaliser, juge Fabrice Angéi, de la CGT. Mais c’est à partir des entreprises et des préoccupations directes des salariés que l’on devra construire la grève. Il n’est pas trop tard. Si nous arrivons à organiser de puissants arrêts de travail, à bloquer l’économie, alors nous pourrons faire bouger les lignes. Les conditions sont réunies dans beaucoup de secteurs. Mais il va falloir donner des perspectives, des repères précis, et cela de manière très rapide. »

« Un cadre plus large se met en place »

Dans un premier temps, les regards seront tournés vers FO, dont le bureau national doit tirer les conséquences de la nouvelle ligne confédérale. Malgré un changement de cap indéniable, la résolution du comité national (CCN) ne revendique pas le retrait des ordonnances, mais celui de « nombre de mesures inacceptables » qu’elles contiennent. En outre, « le CCN mandate le bureau confédéral pour peser sur les décrets et examiner toutes les possibilités de recours juridiques sur ces ordonnances et sur les décrets d’application ».

Le texte prend donc acte de la publication des ordonnances, et fixe un cap visant davantage à peser sur leur mise en œuvre qu’à lutter coûte que coûte pour leur retrait, ce qui impliquerait une intensité de mobilisation au moins comparable à celle de l’année 2016. Pour autant, ces évolutions devraient aboutir à la définition rapide d’une nouvelle date de mobilisation incluant cette fois FO, probablement après la journée du 10 octobre, qui maintiendra la pression entre-temps.

« Un cadre plus large est en train de se mettre en place », observe Fabrice Angéi. Ce qui pourrait permettre d’inclure de nouvelles centrales, telle la CGC qui en a fait une condition préalable à son éventuelle participation au mouvement. La CFDT pourrait-elle aussi en faire partie ? Si la centrale de Belleville durcit le ton, il est loin d’être acquis, tout comme Force ouvrière, qu’elle soit prête à s’engager sur la voie d’un grand mouvement interprofessionnel visant un éventuel blocage de l’économie.

Vers un isolement du gouvernement ?

Quid de la proposition avancée par la France insoumise, celle d’une grande journée de mobilisation commune avec les syndicats ? Elle semble pour l’instant mise de côté, trop clivante pour une intersyndicale qui peine encore à exister. Au final, si l’hypothèse d’une mobilisation assez puissante pour obtenir un retrait des ordonnances reste assez aléatoire, le durcissement des positions de l’ensemble de syndicats indique cependant leur perte de confiance vis à vis de la politique gouvernementale.

La position de l’exécutif risque de ne pas en sortir renforcée à l’approche des réformes qui viennent. Ce qui est aussi l’un des enjeux des prochaines semaines. Dans sa résolution, le comité national de FO se positionne d’ailleurs explicitement pour une mise en relation des différents dossiers : « Compte tenu de la gravité de la situation et des risques qui se profilent (décrets de mise en œuvre des ordonnances, assurance chômage, formation professionnelle, service public, retraites), le comité national considère qu’une mobilisation interprofessionnelle avant la ratification des ordonnances est nécessaire. »

Prévoyant, le texte fixe d’ores et déjà le cap à suivre par ses futurs négociateurs dans le cadre de la réforme de l’assurance-chômage, excluant notamment toute « remise en cause de droits et indemnisations » et tout « système a minima », pour réaffirmer son « attachement au régime assuranciel assis sur les cotisations salariales gérées paritairement ». Si la bataille d’un retrait intégral des ordonnances s’annonce complexe à gagner, ce sont d’ores et déjà les termes du rapport de force en vue des prochaines échéances qui sont en train de se construire.

@Thomas_Clerget

___________

[1Aux côtés de la FSU, des étudiants de l’UNEF, et des organisations de lycéens UNL et FIDL.

 

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